J’ai un aveu à vous faire: il est tout à fait possible que ce site ait été créé essentiellement comme une excuse pour pouvoir diffuser la vidéo qui se trouve à la fin de ce post. A Flagrant Soul, on a un faible pour les canards boiteux, les génies incompris, les talents gâchés, autant de qualificatifs qui permettent de décrire Rod Strickland mais ne suffisent pas à le définir. A l’heure où Chris Paul vient de le déloger du top 10 des meilleurs passeurs de l’histoire de la NBA, c’est l’occasion de nous intéresser à ce meneur de jeu aussi brillant que caractériel.

Originaire du Bronx, l’histoire de Strickland est intimement liée à sa ville natale. La Big Apple est réputée pour sa longue tradition de point guards talentueux (Bob Cousy, Nate ‘Tiny’ Archibald) mais ils sont peu nombreux à avoir réalisé leur plein potentiel et répondu aux attentes démesurées de toute une ville : Kenny Anderson, Stephon Marbury, Jamaal Tinsley, Rafer ‘Skip To My Lou’ Alston, Sebastian Telfair, la liste des déceptions est longue. Rod Strickland se situe à la frontière entre ces 2 groupes, un joueur au talent exceptionnel dont la carrière fut plombée par des problèmes de comportement (selon ses clubs) ou un caractère bien affirmé (selon lui). Mais quand on grandit dans le Bronx et qu’on écume les playgrounds new-yorkais depuis sa plus tendre enfance, on ne survit pas en étant timoré.

Drafté tardivement en 19e position du 1er tour de la draft 1988, Strickland a l’insigne honneur d’être sélectionné par l’équipe de sa ville natale. Mais ce choix laisse les observateurs dubitatifs car les Knicks ont déjà un meneur titulaire de qualité en la personne de Mark Jackson. Comme le disait Jacques Chirac, « il n’y a pas de place pour deux crocodiles mâles dans le même marigot », et ce qui devait arriver arriva : barré par un Mark Jackson plus expérimenté, Rod Strickland chauffe le banc et s’impatiente. Suite à ses demandes, les Knicks le transfèrent dès le milieu de sa 2e saison à San Antonio. C’est le début d’une longue transhumance pour le Point God, avec 9 clubs en 17 saisons, dessinant les contours d’une carrière riche en statistiques (on ne devient pas le 11e meilleur passeur de tous les temps par hasard) mais pauvre en titres collectifs et récompenses individuelles. Rod Strickland est probablement le meilleur joueur à n’avoir jamais été All-Star. Il aurait pourtant largement pu prétendre à cet honneur lors de ses meilleures saisons statistiques entre 1994 et 1998. Ses incartades sur et hors du terrain (son régime alimentaire douteux, par exemple) lui ont conféré une mauvaise image, et expliquent pourquoi il n’a bénéficié ni du vote du public pour une place de All-Star titulaire, ni de celui des coachs pour un poste de remplaçant.

Au final, sa carrière laisse un goût d’inachevé. Mais il faut savoir séparer l’homme de son art, car nous avons à l’évidence affaire à un artiste. Appuis, vitesse, dextérité, vision du jeu, qualités exceptionnelles de finition, Strickland possédait tous les atouts d’un excellent général du parquet. En le voyant chercher la brèche tel un running back dans la ligne défensive adverse, difficile de ne pas voir de lien de parenté avec son filleul Kyrie Irving. Mais si ce dernier est avant tout un scoreur, Strickland avait un don pour la passe. Si vous plissez suffisamment les yeux devant cette vidéo  (pixelisée et accompagnée d’un GZA bien hardcore pour une ambiance so 90s), vous verrez peut-être quelques-unes de ses passes et feintes de passes à tomber par terre. In Point God we trust.

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