Condamné à 5 ans d’emprisonnement en 1984 sous le prétexte fallacieux d’un trafic de devises internationales, Fela Kuti est finalement libéré au bout de 20 mois. A sa sortie en 1986, Fela est un homme atteint. Mais rien n’est plus dangereux qu’un animal blessé, et si la junte militaire nigériane pensait avoir enfin mis le Black President au pas, elle se trompait lourdement.

« Beasts Of No Nation », le premier morceau qu’il compose à sa sortie de prison en 86 et qui sera commercialisé 3 ans plus tard, en est la parfaite illustration. Loin de l’avoir brisé, cette expérience carcérale semble avoir déclenché chez Fela un intervalle de lucidité qui l’aide à concentrer son discours pour le rendre encore plus percutant, là où ses charges passées étaient fougueuses mais parfois désordonnées. A ceux qui pensent que sa vie en prison deviendra le thème central de ses paroles, Fela oppose la distinction entre « Inside World » (l’univers carcéral) et « Outside World » (le monde extérieur), qu’il rebaptise « Craze World » au vu de l’oppression et de l’injustice qui y perdurent. L’apartheid en Afrique du Sud, l’oppression du peuple nigérian par ses généraux (« my people are useless, my people are senseless, my people are indisciplined »), les Nations qui n’ont d’Unies que le nom quand leurs Etats membres sont en guerre (Royaume-Uni et Argentine, USA et Lybie, Israël et Liban, Iran et Irak…), le juge qui le condamna puis s’excusa auprès de lui en expliquant avoir subi des pressions étatiques… Autant de symptômes de la folie d’un monde corrompu pour autant de charges circonstanciées de Fela. Ses coups de boutoir concentrent l’énergie destructrice d’un bélier enfonçant les portes d’une forteresse.

Sa musique se fait elle aussi plus précise. On est loin des rythmes frénétiques de sa période Africa 70, le tempo est ici plus lent et la composition remarquablement élaborée conserve le côté mantra propre à l’afrobeat. La phrase musicale faussement simple du clavier constitue la colonne vertébrale sur laquelle les instruments viennent se greffer à tour de rôle, aucun n’étant plus important que les instruments à vent. Ces cuivres graves et acérés, aux harmonies complexes, sonnent telles les trompettes du Jugement Dernier pour ceux qui pensaient avoir définitivement réduit Fela au silence.

Dans la plus pure tradition des morceaux fleuves du roi de l’afrobeat, « Beasts Of No Nation » dure un peu plus de 28 minutes. A ceux qui lui demandaient pourquoi ses chansons étaient si longues, le Black President répondait par un pied de nez qui les renvoyait à leur ethnocentrisme : est-ce qu’on posait cette question à Mozart ou Beethoven quand ils composaient leurs œuvres ? Voici donc un exemple de « musique classique africaine », des propres dires du prophète nigérian.

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