Demandez à un fan de basketball ayant entre 30 et 50 ans comment est née sa passion, et il y a de très fortes chances pour que sa réponse contienne les 2 mots suivants : Dream Team. Pour les plus jeunes et les non-initiés, un peu d’histoire : après leur défaite en demi-finale du tournoi olympique de Séoul en 1988 face à l’Union Soviétique du géant Sabonis, les USA estimèrent qu’il était temps de réaffirmer leur domination sans partage sur ce sport dont ils étaient les inventeurs. Ils prirent alors la décision d’envoyer pour la première fois leurs meilleurs joueurs professionnels aux olympiades suivantes : Charles Barkley, Larry Bird, Clyde Drexler, Patrick Ewing, Magic Johnson, Michael Jordan, Karl Malone, Chris Mullin, Scottie Pippen, David Robinson, John Stockton et l’universitaire Christian Laettner furent appelés sous les drapeaux pour restaurer l’honneur sportif de leur patrie.
Cette fameuse Dream Team constituée pour les JO de Barcelone reste à ce jour une collection de talents inédite et inégalée, tous sports confondus (10 des 11 joueurs professionnels la composant font partie des 50 meilleurs joueurs de l’histoire de la NBA). Au-delà de la campagne olympique qui ne fut pour elle qu’une formalité, la Dream Team eut un impact qui dépassa largement le simple cadre sportif, séduisant de nombreux téléspectateurs par son jeu extraterrestre et suscitant chez eux nombre de vocations. Avec son incroyable pouvoir d’attraction, on peut arguer que cette équipe a fait beaucoup pour le soft power américain, représentant un formidable produit d’exportation.

A ce jour, la Dream Team reste le mètre étalon de toute équipe ambitionnant de se faire une place dans l’Histoire du basket mondial. Et si dans l’inconscient collectif basketballistique, cette équipe bâtit sa légende sur sa réputation d’invincibilité, c’est oublier un peu vite qu’elle-même connut le goût amer de la défaite.
Remettons-nous dans le contexte : c’est la fin juin 1992 et la Dream Team est réunie à La Jolla, Californie pour le début de sa préparation olympique. Le coach Chuck Daly et son staff voient débarquer une à une ces stars qui promettent, sur le papier, d’être  la plus grande équipe de tous les temps. Mais un assemblage hétéroclite de joueurs, si talentueux soient-ils, ne constitue pas une équipe, d’où le besoin de s’entraîner ensemble pour créer des automatismes. Dans ce but, Chuck Daly convie quelques joueurs universitaires triés sur le volet au camp d’entraînement pour jouer les sparring partners. Des présentations s’imposent :

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Assis (g à d) : Bobby Hurley, Allan Houston (8), Grant Hill (7), Rodney Rogers(11)
Debout (g à d) : Jamal Mashburn (12), Eric Montross (10), Chris Webber (9), Anfernee ‘Penny’ Hardaway (6)

Bobby Hurley : meneur star de Duke et double champion NCAA en titre à cette époque. 1 mois et demi après avoir fait ses premiers pas en NBA, il subit de graves blessures lors d’un accident de voiture : il ne sera plus jamais le même après cela, jouant 5 saisons professionnelles anonymes avant de prendre sa retraite sportive.

Allan Houston : drafté par les Detroit Pistons en 1993, le 2e arrière à la silhouette longiligne restera dans les esprits comme le successeur de John Starks chez les Knicks. Il évolua dans cette franchise de 1996 à sa fin de carrière en 2005, écrivant quelques-unes de ses plus belles pages lors de séries de playoffs âprement disputées contre le Miami d’Alonzo Mourning et Pat Riley.

Grant Hill : ailier de Duke, son immense talent fit de lui le point forward des Pistons et une machine à triple-doubles dès son arrivée chez les professionnels en 1994. Ses premières années fulgurantes en NBA laissaient présager a minima un destin de Hall Of Famer, et probablement une place dans les 10 meilleurs joueurs de l’histoire. Malheureusement, des blessures mal soignées aux chevilles ruinèrent sa carrière en pleine fleur de l’âge, le forçant à jouer les role players de luxe sur la fin de sa carrière. On a tendance à oublier à quel point il était dominant avant sa première blessure grave : sur ses 6 premières saisons, il a totalisé 9 400 points, 3 400 rebonds et 2 700 passes décisives, des chiffres que seuls Oscar Robertson, Larry Bird et LeBron James ont atteint. Une compagnie aussi rare qu’appréciable.

Rodney Rogers : un ailier fort petit mais costaud, sorte de Charles Barkley du pauvre, qui devint un role player efficace durant ses 14 saisons en NBA. On se rappelle de lui notamment pour son passage à Denver, où il fit partie de l’équipe qui créa la sensation en battant les têtes de série des Sonics au 1er tour des playoffs 94. On se souvient aussi de lui pour quelques fulgurances de ce genre.

Jamal Mashburn : cet ailier au nom extrêmement douloureux s’il est prononcé à la française fut un scoreur prolifique durant ses 12 saisons en NBA, capable de combustions spontanées à l’occasion. Le trio prometteur qu’il forma en début de carrière à Dallas avec Jason Kidd et Jimmy Jackson fut séparé pour cause inédite de triangle amoureux impliquant une star du R&B.

Eric Montross : pivot de l’équipe de North Carolina qui battit le Michigan de Chris Webber lors du Final Four 1993. Sa réussite à l’échelon universitaire lui permit d’être drafté 9e de la draft 94 par Boston. Malgré une saison rookie correcte (10 points, 7.3 rebonds, All-Rookie 2nd Team), il ne parvint pas à confirmer chez les pros. Il joua 8 saisons sans relief avant de mettre fin à sa carrière pro en 2003, et reste à ce jour comme l’un des gros flops de la draft pour les Celtics. Certaines mauvaises langues répandent une vile rumeur selon laquelle le rédacteur de ce post aurait temporairement adopté sa coupe de cheveux à l’adolescence par admiration pour le joueur, rumeur à laquelle ce même rédacteur continuera d’opposer un démenti catégorique en l’absence de preuve matérielle venant étayer ces calomnies.

Chris Webber : le power forward star du mythique Fab Five de Michigan avait conclu à l’époque sa saison de freshman par une défaite en finale universitaire, résultat qui allait se renouveler pour sa 2ème et dernière saison en NCAA l’année suivante. Déjà puissant pour son âge, C-Webb n’avait aucune faiblesse dans son jeu et il était attendu comme un futur grand de la NBA, ce qu’il devint. Et même si ses statistiques en carrière et ses récompenses individuelles sont impressionnantes (Rookie Of The Year 1994, 5 fois All-Star, 5 fois All-NBA), on peut regretter qu’il n’ait pas connu de meilleurs résultats collectifs.

Anfernee ‘Penny’ Hardaway : en préambule, précisons que Penny Hardaway était le joueur favori du rédacteur de ce post lors de son enfance, et que l’objectivité de ce paragraphe pourrait de ce fait être compromise. Comme Grant Hill, Anfernee Hardaway fut un joueur dont l’immense potentiel fut ruiné par des blessures à répétition. Ce meneur de jeu fut comparé à Magic Johnson du fait de sa grande taille, mais son aptitude à scorer le distinguait du monstre des Lakers. Drafté en 3e position par les Golden State Warriors, il fut immédiatement échangé pour Chris Webber et rejoignit les Orlando Magic de Shaquille O’Neal : ce duo dynamique ne joua ensemble que 3 saisons avant le départ de Shaq pour les cieux angelinos, se faisant balayer en finale NBA par les Houston Rockets de Hakeem Olajuwon en 1995. Trahi par des genoux trop fragiles qui lui dérobèrent son explosivité, il fut lui aussi relégué aux seconds rôles durant l’essentiel de ses 15 saisons NBA. Comme dirait Bogart : « nous aurons toujours Lil’ Penny« .

Si la plupart de ces joueurs ont connu de belles carrières par la suite, ils ne sont à l’époque qu’une bande de gamins prometteurs mais encore verts que Jordan et consorts s’attendent à dominer aisément. Les stars de la Dream Team ne sont pas encore rentrées mentalement dans la compétition et Chuck Daly redoute leur manque de motivation et l’état d’esprit pernicieux selon lequel l’or serait déjà assuré grâce à leur puissance de feu aussi incroyable qu’inédite. Le coach sait qu’il va devoir enseigner à ces stars une leçon d’humilité afin de pouvoir contrôler leurs egos pour les faire jouer en équipe, et il compte pour cela sur l’opposition proposée par les universitaires. Pour ces derniers, se mesurer aux légendes de la NBA est déjà une motivation immense, mais la plupart en ont à revendre : dans un coin de leur tête, ils ont une certaine rancœur à l’idée de ne pas aller eux-mêmes chercher l’or aux JO, ce qui aurait certainement été le cas si les USA avaient continué à faire jouer des universitaires dans cette compétition olympique. Les jeunes abordent donc ce match d’entraînement dans un état d’esprit revanchard, sans être intimidés le moins du monde par leurs aînés.

Prenant ses adversaires de haut, la Dream Team commence le premier match d’entraînement en douceur, avec de nombreuses pertes de balles en attaque et une rigueur défensive digne d’un All-Star Game. Ces joueurs qui s’affrontent depuis toujours sont coéquipiers pour la première fois et ne savent pas comment jouer ensemble, mais leurs adversaires ont la même excuse. Et en face, les universitaires jouent crânement leur chance et imposent une intensité physique qui prend les légendes de court. Allan Houston enfile les 3 points comme autant de perles, Webber et Rogers dunkent avec autorité sur leurs aînés et le dragster Hurley pénètre la défense de la Dream Team sans le moindre effort. Les universitaires enhardis commencent le trash talk et les stars de la NBA ont du mal à répliquer. Ils ne sont pas aidés en cela par leur coach, qui fait étonnamment peu jouer Jordan et ne prend pas en compte la tactique adverse pour adapter ses changements de joueurs.

Le score final est sans appel : 62-54 pour les universitaires. Pour son premier match, l’Invincible Armada a mordu la poussière. Chuck Daly demande à ce que le score soit effacé du tableau d’affichage dès le coup de sifflet final mais l’affaire s’ébruite tout de même et les médias s’en inquiètent. Au contraire, le coach se veut rassurant, tout en étant secrètement satisfait de son effet. Car Chuck Daly est un roublard, et même s’il ne l’a jamais publiquement admis, certains membres de son staff pensent que ses étonnants choix tactiques avaient pour but de faire perdre ce match à son équipe afin de la sortir de sa torpeur et de son illusion de grandeur. Toujours est-il que le stratagème de Chuck Daly fonctionne. Piqués au vif, les pros réagissent et haussent leur intensité de jeu dès le lendemain. Le match retour contre les universitaires se solde par une belle déculottée. Rodney Rogers, qui s’était moqué de Larry Bird la veille en disant qu’il n’avait pas marqué de jump shot depuis 1988, en mange son chapeau : Magic met un point d’honneur à passer la balle à Bird sur 10 phases d’attaque d’affilée, et Larry Legend enquille 9 de ses 10 tentatives à 3 points.  Le rouleau compresseur est entré en action, et il ne s’arrêtera que sur la plus haute marche du podium quelques semaines plus tard.

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