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Bonne écoute !

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Après l’essor économique et la démocratie éclairée de l’ère Kubitscheck à la fin des années 50, le Brésil du début des années 60 est marqué par une incertitude grandissante. Echec des réformes, hyperinflation, mouvements sociaux, instabilité gouvernementale… Cette période confuse se conclut par un coup d’état militaire : soutenue par la bourgeoisie et une partie de la classe moyenne, la frange conservatrice de l’armée brésilienne prend le pouvoir le 31 mars 1964. Le puissant voisin américain au nord, particulièrement vigilant face à toute éventualité de contagion communiste dans son arrière-cour en pleine Guerre Froide, n’y est probablement pas étranger. Quelques années avant l’Uruguay, le Chili et l’Argentine, le Brésil devient le triste précurseur des dictatures d’Amérique Latine. Comme une farce qui aurait tourné au tragique, les brésiliens se réveillent le 1er avril 64 sous le joug militaire, un cauchemar éveillé qui durera 21 ans.

Dès les premiers jours, les artistes se mobilisent et les cançoes de protesto, les chansons engagées, bourgeonnent. Dans le spectacle du même nom, la muse de la bossa nova Nara Leão interprète le chant de résistance « Opinião » et une toute jeune Maria Bethânia rencontre son premier succès en chantant de sa voix grave « Carcará », le vautour.

Traversée par les mêmes lignes de fracture qui segmentent la société brésilienne, la scène musicale du pays est divisée. Après la révolution de la bossa nova à la fin des années 50, le début des sixties voit se développer une opposition marquée entre 2 scènes fédérées par 2 émissions de télévision. D’un côté, la vision internationaliste des yéyé de « Jovem Guarda », la jeune garde pop menée par Roberto Carlos. De l’autre, les traditionalistes de la bande de l’émission « O Fino Da Bossa » comme Elis Regina et Wilson Simonal, qui défendent l’identité brésilienne de leur musique, au point d’être parfois instrumentalisés par des mouvements politisés aux nauséabonds relents nationalistes.

C’est dans ce contexte qu’une poignée de musiciens de Salvador De Bahia débarque comme un cheveu sur la feijoada. Accompagnés de Rogério Duprat et des rockers paulistas de Os Mutantes, les bahianais Caetano Veloso, Gilberto Gil, Gal Costa et Tom Zé vont rapidement se faire une place sur la scène musicale et ouvrir une troisième voie qualifiée de Tropicália. Fiers de leur patrimoine culturel brésilien, les tropicalistes n’en sont pas moins fans des Beatles ou d’Andy Warhol. Musicalement, le tropicalisme a pour ambition de casser le carcan de la tradition sans pour autant perdre son identité brésilienne dans un excès de modernité. S’il concerne toutes les disciplines artistiques, le tropicalisme a aussi une portée politique : véritable école de pensée, le mouvement rejette les nationalismes opposés de la dictature de droite comme de la gauche bien-pensante.

Caetano Veloso et Gilberto Gil sont les 2 principaux architectes de la doctrine tropicalista, et la musique est leur arme de choix. C’est lors du festival de la musique populaire brésilienne organisé par TV Record en 1967 que les 2 compères prévoient de frapper un grand coup. Sur le modèle italien du festival de San Remo, le Brésil voit en effet se développer à cette période des concours télévisés très suivis qui réunissent le gratin de la scène locale. La liste des finalistes qui se succèdent devant les caméras de TV Record cette année-là a de quoi impressionner : le leader officieux de la MPB Edu Lobo présente l’hypnotique « Ponteio », Chico Buarque est épaulé par MPB4 sur « Roda Viva », Elis Regina et Roberto Carlos sont également présents et toutes les factions de la scène brésilienne sont représentées.
Dans un contexte d’opposition entre les nationalismes de droite et de gauche et d’hostilité générale aux influences internationales, Caetano Veloso et Gilberto Gil comptent bien balancer leurs pavés tropicalistes dans la mare. Les 2 font le choix audacieux d’être accompagnés par des groupes rock, les Beat Boys pour le premier et Os Mutantes pour le second. Veloso interprète « Alegria, Alegria », qui a pour thème une flânerie rebelle aux accents psychédéliques. Quant à Gilberto Gil, il propose un « Domingo No Parque » au son afro-bahianais mâtiné de touches anglo-saxonnes. Gilberto Gil faillit pourtant ne pas monter sur scène : angoissé à l’idée de déclencher cette révolution sans en mesurer les conséquences, il était cloué au fond du lit de sa chambre d’hôtel quelques heures auparavant, pétrifié à l’idée de présenter son morceau sous les potentielles huées du public.
Au final, c’est Edu Lobo qui l’emporte, Gil et Veloso finissant respectivement 2ème et 4ème. Malgré cette défaite, la Tropicália a réussi son coup et marqué les esprits. Elle transforme l’essai l’année suivante avec la sortie de l’album-manifeste « Tropicália », dont la pochette rappelle celle du Sgt Pepper des Beatles.

Autre artiste majeur en périphérie de la Tropicália : Jorge Ben. S’il ne fait pas partie du mouvement à proprement parler, les tropicalistes admirent sa musique brésilienne infusée de soul américaine, une démarche de métissage musical parallèle à la leur, et Jorge Ben compose même le célèbre « A Minha Menina » pour Os Mutantes.

Tout porte à croire que la révolution tropicaliste est en marche. Pourtant, elle ne durera qu’1 an à peine. En effet, le plus dur reste à venir…

 

1ère série :

06’55 : Jorge Ben – « Take It Easy My Brother Charles »
09’25 : Os Mutantes – « A Minha Menina »
13’29 : Caetano Veloso – « Alegria, Alegria »
16’16 : Gilberto Gil – « Geléia Geral »
19’16 : Gal Costa & Caetano Veloso – « Baby »
22’38 : Maria Bethânia – « Carcará »
25’19 : Tom Zé – « Quero Sambar Meu Bem »
29’08 : Os Mutantes – « Fuga N°II »
32’26 : Chico Buarque & MPB4 – « Roda Viva »
36’18 : Nara Leão – « Opinião »
37’49 : Caetano Veloso – « Tropicália »
41’28 : Edu Lobo – « Ponteio »
44’28 : Gal Costa & Gilberto Gil – « Sebastiana »
46’48 : Gilberto Gil – « Domingo No Parque »

 

Le 13 décembre 1968 marque un tournant pour le pays. Le  régime militaire promulgue l’Acte Institutionnel n°5 (aussi appelé AI-5), annonciateur d’un durcissement drastique de la dictature. C’est le début de 5 années de plomb, les plus répressives du régime. Libérée de la contrainte légale de l’habeas corpus grâce à l’AI-5, l’armée emprisonne, torture et tue. La junte muselle l’opposition, la propagande et la censure passent la démultipliée.

Identifiée comme une ennemie de la pensée dogmatique du régime, la culture n’est pas épargnée. Le pouvoir militaire pèse de tout son poids sur la scène musicale, forçant bon nombre d’artistes à s’exiler. Geraldo Vandré, l’interprète de « Pra Não Dizer Que Não Falei Das Flores », une chanson qui est devenue l’hymne des manifestations contre la dictature, est contraint de s’exiler en France. Même l’affable Chico Buarque doit partir à Rome pour un temps.
En plein centre du viseur du pouvoir militaire, le tropicalisme et ses chefs de file Caetano Veloso et Gilberto Gil. Les 2 frères spirituels sont arrêtés sans motif et emprisonnés dans la caserne carioca de Realengo. Pour humilier un peu plus ceux qu’ils considèrent comme des hippies communistes, leurs geôliers leur rasent les cheveux. On les libère finalement, mais Veloso et Gil resteront fortement marqués par cette expérience. Peu après leur libération, Gilberto Gil dresse dans « Aquele Abraço » un portrait doux-amer de Rio, cité merveilleuse d’un pays qu’il devra bientôt quitter. En effet, le régime choisit finalement de les exiler. Veloso et Gil atterrissent à Londres, où ils passeront 3 années. Ils y enregistrent des albums en anglais qui respirent la tristesse du poète qui se languit de sa terre natale. Quant aux tropicalistes restés au pays comme Tom Zé, il leur faut désormais faire profil bas.
Caetano Veloso et Gilberto Gil sont autorisés à revenir au Brésil en 72 mais le pouvoir les garde à l’œil : Gil sera à nouveau interné et emprisonné, une période durant laquelle il composera le superbe « Sandra », qui présente toutes les femmes anonymes qui l’aidèrent pendant ce moment difficile.

En dépit de la junte, la scène brésilienne poursuit son évolution musicale. Comme une plante qui se renforce à mesure qu’on l’élague, cette contrainte est créatrice de quelques-uns des plus beaux albums de l’histoire de la musique brésilienne, avec les hippies footeux de Os Novos Baianos et Clube Da Esquina, la bande du Minas Gerais menée par Milton Nascimento et Lô Borges.
Malgré tout, les obstacles à la liberté d’expression sont conséquents. Le régime avait déjà démontré ses choix aussi stupides qu’arbitraires lorsqu’il avait censuré l’inoffensif « País Tropical » de Jorge Ben sous prétexte que ses onomatopées en milieu de morceau étaient en fait un langage codé pour faire passer des messages secrets à des terroristes communistes aussi séditieux qu’imaginaires. Après l’entrée en vigueur de l’AI-5, la censure devient un paramètre incontournable pour tous les artistes brésiliens.
Cette censure renforcée ne suffit pas à étouffer la contestation.  Sur « Comportamento Geral », comportement général, le chanteur Gonzaguinha expose une vision orwellienne de la vie sous la dictature brésilienne.
Pour ne pas être censuré, il faut faire preuve d’imagination. A ce petit jeu du chat et de la souris, c’est Chico Buarque le plus malin. Le dandy aux yeux verts déploie des trésors d’inventivité pour passer entre les mailles du filet. Il écrit des chansons à multiples niveaux de lecture et la finesse de ses textes lui permet de critiquer la dictature sans trop s’exposer. Son morceau « Apesar De Você », malgré vous, critique la junte au point d’être interdit de diffusion en radio. Dans « Acorda Amor », il fustige les arrestations arbitraires en se plaçant dans la peau d’un citoyen lambda qui entend la police arriver chez lui. Sur le quasi-religieux « Cálice », il joue sur la consonance entre le calice utilisé dans toutes les églises lors de l’eucharistie, et l’injonction cale-se, taisez-vous, un ordre qui évoque la censure imposée par le régime militaire. Sur « Jorge Maravilha », il pousse la provocation jusqu’à sous-entendre que, bien que le général-président Ernesto Geisel ne l’apprécie pas, il a les faveurs de sa fille. Pour couvrir ses traces et éviter d’être censuré, il écrit ce texte sous l’alias Julinho Da Adelaide. Une fois le subterfuge découvert par le régime militaire, ce dernier exigera que la pièce d’identité des auteurs-compositeurs soit systématiquement jointe aux paroles de leurs chansons.

La dictature s’assouplit légèrement après 1974. La contestation musicale et populaire finira par arriver à ses fins. Comme un filet d’eau qui creuse la pierre, ce travail de sape finit par payer et le peuple brésilien parvient à élire à nouveau un président issu de la société civile en 1985.

 

2ème série :

55’40 : Tom Zé – « Jimmy, Renda-Se »
58’56 : Gal Costa – « Lingua Do P »
1h02’06 : Chico Buarque – « Acorda Amor »
1h04’24 : Gilberto Gil – « Sandra »
1h09’01 : Gonzaguinha – « Comportamento Geral »
1h11’57 : Gilberto Gil – « Can’t Find My Way Home »
1h13’56 : Caetano Veloso – « London London »
1h16’02 : Os Novos Baianos – « Mistério Do Planeta »
1h19’38 : Chico Buarque – « Jorge Maravilha »
1h23’09 : Lô Borges – « Eu Sou Como Você É »
1h26’07 : Geraldo Vandré – « Pra Não Dizer Que Não Falei Das Flores »
1h29’07 : Milton Nascimento – « Tudo Que Você Podia Ser »
1h31’55 : Chico Buarque & Milton Nascimento – « Cálice »
1h34’25 : Gilberto Gil – « Aquele Abraço »
1h39’41 : João Bosco & Angela Maria – « O Bêbado & A Equilibrista »
1h42’55 : Chico Buarque, MPB4 & Quarteto Em Cy – « Apesar De Você »
1h46’45 : Jorge Ben – « País Tropical »
1h50’53 : Os Novos Baianos – « Preta Pretinha »

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